C’est l’histoire de mon meilleur ami

J’ai un meilleur ami. Un chum de gars. Je le considère comme mon frère.

Je sais, t’en doutes, tu te dis que l’amitié homme-femme, c’est comme les tentes de camping du Canadian Tire qui se montent toutes seules : tu sais que ça existe mais t’en as jamais vues, pis tu sais pas trop si ça marche dans vraie vie.

Ça s’appelle des tentes à autodressage en passant. Non mais on en apprend tu des affaires.

En tout cas, pour moi aussi, c’est un peu absurde, vous savez. Avant Seb, j’y croyais pas vraiment. J’avais ruiné la plupart de mes amitiés avec des gars en finissant par les frencher à pleine yeule après une soirée arrosée. Qu’ils m’aient repoussée ou ramassée, beaucoup d’entre eux faisaient encore partie de ma vie. Sinon, le reste de mes connaissances masculines était composé de rares amis d’enfance ou d’amis gais.

Bref, mon BFF et mon illustre moi-même, on s’est rencontrés en littérature. Oui-oui, on a étudié là-dedans, de notre plein gré pis toute.

Dans un cours d’écriture du roman, on faisait partie de la même équipe de travail dans laquelle on partageait nos écrits, s’entraidant les uns les autres. J’avais pas vraiment d’opinion sur lui à ce moment-là. Je sais pas, je me cherchais pas mal, j’étais pas bien avec moi-même fait que les beaux grands gars, je les trouvais inaccessibles, même d’un point de vue amical. Je trouvais Seb pas mal trop cool pour moi, avec son tricot, son café pis son air insouciant. Je m’accrochais à cette idée qu’on venait pas de la même la planète, alors qu’en vérité, la Beauce pis la Gaspésie c’est pas si différent.

La session suivante, on s’est retrouvé ensemble en Chanson québécoise, le lundi à midi et demi.  On se disait bonjour et on échangeait quelques mots, mais Seb s’assoyait avec d’autre monde, au fond de la classe, et moi, avec des amies du programme. Il m’arrivait d’avoir des fous rires interminables et quand je me tournais vers lui pour croiser son regard, il secouait la tête et je pouvais lire sur ses lèvres « bon, est ‘saoule ». Je sais pas trop pourquoi, peut-être pour dédramatiser mon fort penchant pour l’alcool. Je me cherchais, comme je disais, mais je savais pas encore que c’était pas dans le fond d’une bouteille de Sleeman que j’allais me trouver. En tout cas, ça me faisait rire encore plus.

En parallèle, on suivait un cours de psychanalyse littéraire. On se mettait côte à côte dans la classe, on pensait tout comprendre, on psychanalysait à peu près tout le monde qu’on croisait avec nos théories freudiennes remâchées pis on voyait des phallus partout. Ça parait pas de même, mais ça te développe toute qu’une complicité.

À la fin de la session, la prof avait organisé un petit 5 à 7. Y’avait de l’humus, des chips à saveurs bizarres genre Fromage bleu et wasabi, et deux 4 litres de vin. On était pas mal les deux seuls à en boire, étonnamment. C’est pas mêlant, je pense qu’on se sentait comme des Américains au Black Friday. Lui y’a enligné le rouge pis moi le blanc.

Je pense qu’à ce moment-là je parlais de masturbation avec un collègue de classe quand mon grand ami un peu réchauffé a fait une blague comme quoi on pourrait jamais être en couple : il serait bien malaisé de m’amener dans sa famille parce que je parle tout le temps de graines. Je lui ai répondu d’une traite, comme piquée, qu’il avait pas à se casser la tête pour ça, que ça arriverait jamais dans 100 ans, parce que

« pour moi, il avait même pas de pénis. »

Oui, voilà, l’évidence était là depuis le début sans trop que je sache pourquoi : on ne serait toujours que des amis. Et puis ma coupe de plastique remplie de vin cheap à la main, j’avais mis le doigt dessus. On vivait une relation homme-femme purement platonique, et on roulait notre bosse ainsi depuis.

Sur le coup, l’émasculation avait fait mal, mais je l’avais surement autant insulté que fasciné. C’est là que ça a réellement commencé, nous deux. Comme si j’avais devancé la franchise effrontée qui vient avec toute amitié sincère. 

On s’est mis à tuer le temps ensemble. L’hiver, quand on avait un peu les blues, je l’invitais, je faisais du potage aux carottes, je mettais du cheddar râpé sur le dessus. Des fois ça y’arrivait de dormir chez nous et de se lever avant moi pour aller chercher des chocolatines aux amandes — ou des chocomandines, comme il dirait — à la boulangerie sur le boulevard Neilson.

Je parle au passé parce qu’à c’t’heure y’est à Montréal. On s’ennuie, mais on se voit de temps en temps ou on s’appelle, moi je parle pis lui, si y’est chanceux, il réussit à placer quelques mots.

Quand les garçons me font un peu trop brailler pis que je panique, convaincue que je vais faire ma vie toute seule avec un chat dans un 2½, mon diplôme de bachelière en études littéraires dans le fond de mon tiroir à bobettes, Seb est tout le temps là pour moi. À chaque fois, il réussit à me convaincre que ça va bien aller. En retour, j’essaye de faire pareil.

Parce qu’aimer quelqu’un c’est ça, t’sais. C’est lui promettre que ça va bien aller même quand t’en as aucune crisse d’idée.

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