C’est l’histoire d’un gars dans l’autobus

Cet été, je travaillais en basse-ville et j’habitais à Sainte-Foy. Dans la demi-éternité que je passais dans la 800, j’observais les gens.

Un soir après la job, j’ai remarqué un gars. Je m’étais assise juste en face, par hasard. Son sac noir Lavoie sur les cuisses, entouré de ses deux grands bras slaques, comme je les aime. Beaucoup d’hommes savaient réveiller ma curiosité ou mon appétit, mais lui, en plus, il m’attendrissait.

Les yeux fermés, l’échine courbée, il semblait somnoler, mais je savais qu’il dormait pas. Je pouvais voir du mouvement sous ses paupières, un peu comme un chat qui rêve, sauf que personne rêve en public. C’est trop intime, trop loin dans le sommeil. C’est trop de lâcher-prise. Non, il réfléchissait, se cassait peut-être la tête.

Il avait cette nervosité charmante à mes yeux à moi, bien ouverts : je le fixais depuis que j’étais embarquée à la gare du Palais. Anyway il s’en rendait pas compte, il était visiblement du genre à prendre pour acquis qu’on le regarde jamais, lui, qu’on lui porte pas attention. Il avait pris l’habitude et le goût de se fondre dans la masse. Risquer d’en sortir pour se rendre compte qu’on a raison, qu’on est invisible, ça ferait trop mal. J’avais déjà été comme ça, moi aussi.

Le lendemain, toujours en fin d’après-midi, il est encore là, comme si on s’était donnés rendez-vous au fond du bus. Moi je me pouvais pu, j’avais 13 ans à nouveau. J’étais émoustillée comme une fillette. Pendant que Bernard Adamus chantait dans mes écouteurs, je me construisais des scénarios cochons avec mon bel inconnu dans le rôle du… bel inconnu. J’aurais pas haï ça être à la place de son sac à dos, t’sais-veux-dire, serrée tout contre lui.

Je l’ai dévisagé pendant tout ce temps-là, jusqu’à son arrêt sur René-Lévesque. Oui, dévisagé, si y’a quelque chose que j’ai jamais développé c’est la subtilité. J’attendais juste qu’il me remarque pour lui faire un grand sourire niaiseux. Rien.

Et évidemment pendant les semaines suivantes je l’ai croisé quelquefois, et il a jamais senti ma présence, ni le poids de mon regard d’étrangère. Quasiment insultant. Des fois ça me dérangeait moins parce que y’était pas mal trop tôt le matin pis j’avais même pas encore bu mon (premier) café. Pourquoi je lui ai jamais parlé? Ça prend minimum deux regards approbatifs pour aborder quelqu’un. C’est la loi. Minimum de deux regards et d’un café.

Une soirée dans ces eaux-là, je traînais à la Ninkasi et je racontais ça à une de mes chums, lui expliquant que j’avais vu le plus beau gars de ma vie dans l’autobus. Forcément j’exagérais, mais je lui trouvais une beauté unique. J’ai d’autres amies qui m’auraient surement dit :

« Beauté unique comme dans t’es la seule à le trouver beau? »

Non. En tout cas, je pense pas. Je sais pus. Peut-être que j’étais juste en manque aussi.

Parce que crouser quand je suis en manque c’est comme aller à l’épicerie quand j’ai faim. Je me ramasse tout le temps avec plein d’affaires que je veux pas vraiment dans mon panier, que j’aurais pas voulues en temps normal pis que je vais être pognée pour manger pareil, genre des pattes d’ours à la mélasse ou des cretons végés.

Je jase encore de ça quand je réalise qu’il est là, dans le même bar. Quelques tables plus loin. Je me demande si j’hallucine, j’ai tendance à prendre mes désirs pour des réalités. Nenon, c’est bien lui, en chair, en os, pis en coton ouaté Biologie ULaval. Mmm, un geek en plus. Jusqu’à date, le hasard faisait bien les choses. Jusqu’à date.

Mes amis m’encouragent, l’un d’eux me convainc que dans tous les cas, il sera flatté. Quand je l’aperçois commander au bar, je pense fuck Tinder, vive la vraie vie, vive ma grande gueule, j’en profite pis je l’enligne.

— Salut! Ça va te paraître bizarre, mais je pense qu’on s’est déjà croisés.
— Heu non… je pense pas.

Il paye sa bière pis regarde par terre. J’aurais aimé ça qu’il ose foutre ses yeux dans les miens, sa langue dans ma bouche, sa main dans mon t-shirt, marilon marilé, marilon dondé, mais y’a rien fait de tout ça.

— Oui, dans la 800. Écoute, je veux pas avoir l’air creepy, mais je m’en souviens parce que je t’ai remarqué. Je te trouve vraiment attirant.

Rire nerveux.

— Heuuu ça m’étonnerait que ce soit moi… Je dors toujours dans l’autobus.

— Oui, voilà, c’était bien toi. Je m’appelle Julie.

Ma main est restée tendue au-dessus du bar collant, où je m’étais sacré le coude.

— Faut qu’j’y aille.

Il est reparti vite, comme saisi, de la houle dans son pichet de rousse.

Pauvre tit loup, que je me suis dit.

Je lui avais visiblement fait tout un effet, mais j’arrivais pas à savoir si je l’avais allumé ou traumatisé, ou les deux. Il semblait perdu, entre l’érection et la commotion. Parce que oui, il avait eu l’air surpris, troublé, électrisé et mal à l’aise, tout ça à la fois.

Comme un petit chien peureux trop excité par la visite. Sauf que le dude a pas pissé à terre.

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